En ce moment, je ne travaille pas mais je ne chôme pas non plus, car contrairement aux idées répandues, être chômeur ça n'est pas allègrement glander
toute la journée, même si ça m'arrive parfois, je le concède.
Je fais à nouveau partie des "demandeurs d'emploi" et autres "privés d'activité" qui sont perçus, par la plus grande majorité des personnes comme des "parasites".
Chercher un travail aujourd'hui (ou plutôt ne pas en trouver, surtout en France...) est une gymnastique mentale de tous les jours.
Cet exercice à lieu en 3 phases:
1) Trouver une offre d'emploi intéressante et dans ses compétences, ce qui en France rime à se lancer dans la quête du Graal. Mais au Luxembourg, le marché est très dynamique, heureusement pour
moi, enfin si on veut...
Le problème c'est que trouver un job dans ce pays, lorsqu'on n'est ni spécialiste de la finance, ni intéressé en quoi que ce soit par ce monde privé et secret relève du tour de force.
Evidemment, il y a beaucoup d'offres mais je suis soit surqualifiée (secrétaire de direction, assistante administrative...) soit incapable (bâtiment) soit je ne parle pas assez de langues (eh
oui, ici il faut maîtriser les 3 langues officielles, le français -ça, ça va encore, l'allemand -là, déjà c'est un peu plus relou- et l'anglais)
A ceci, viennent en général s'ajouter une ou deux autres langues comme le néerlandais (à cause de la proximité de la Belgique et des Pays-Bas) ou l'italien par exemple ou encore le portugais)
Pour faire court, il s'agit de déterminer si tel ou tel poste serait dans mes cordes, et ceci dans le marasme des exigences de la sacro-sainte Entreprise (avec un grand E, bien sûr), nouveau dieu
des accros à la société de consommation.
Aujourd'hui, il faut S'IDENTIFIER à son entreprise, ne respirer que pour elle, y être dévoué corps et âme.
On ne peut échapper à cette nouvelle religion qui fait de plus en plus d'adepte à mesure que l'on propose aux gens des jobs de moins en moins intéressants pour un salaire toujours plus bas et une
sécurité de l'emploi toujours plus précaire et que le matraquage publicitaire va de plus en plus vite.
Le pire dans tout cela, c'est qu'il faudrait dire merci...
Petite naïve que je suis, je me dis que j'ai quand même pas ramé pendant cinq ans pour trouver un boulot ou je suis, de loin, beaucoup trop qualifiée, ce qui revient, à moyen terme, à s'ennuyer
dans son travail.
Mais il faut croire que des exigences comme les miennes sont utopiques à l'heure actuelle.
2) Une fois l'annonce "parfaite" dégotée, il faut répondre à l'entreprise. C'est là qu'il faut devenir plus faux-cul que le plus menteurs des politiques...
Extrait:
"Madame, Monsieur,
Suite à l'annonce publiée sur le site prout-prout.lu, je vous prie de trouver ci-joints un curriculum-vitaë ainsi qu'une lettre de motivation. Je vous invite à me recontacter pour de plus amples
informations concernant mon cursus scolaire et mes expériences professionnelles blablabla"
En gros, le but ultime est de persuader quelqu'un qu'on ne connaît pas que l'on respire et vit désormais pour cette hypothétique entreprise, souvent cachée derrière un site internet très
impersonnel ou de magnifiques photos de personnes heureuses au travail cotoient le descriptif de la boîte, sur fond de chiffre d'affaire croissant plus chaque année et de professionnalisme des
différents membres qui témoignent en disant à quel point ils ont de la chance de bosser là".
C'est toujours au moment de préparation de l'entretien qu'on se rend compte de l'hyprocrisie marketing que reflète les sites internet des entreprises où tout le monde il est beau et gentil.
L'Entreprise aujourd'hui recherche le top du top, la crème de la crème, et en lisant les annonces sur Monster, on se rend bien compte des exigences extrêmes des DRH qui, malheureusement,
parviennent à en faire douter plus d'un sur ses capacités alors que l'imperfection est HUMAINE, tout comme la perfectibilté...
Exemple type d'annonce de recrutement au Luxembourg
" Dans le cadre de son expansion, la société machin-chose recrute
UNE SECRETAIRE ADMINISTRATIVE
Vous êtes débutant avec deux ans d'expérience minimum sur le même type de poste
(Ah bon? Mais c'est
pas un débutant ça alors?)
Vous avez une maîtrise parfaite du pack Office
(Euh, parfait est un bien grand mot, je sais m'en servir quoi, je suis pas non plus informaticienne...)
Vous maîtrisez à la perfection les langues suivantes: français, anglais, allemand, luxembourgeois.
La connaissance de l'italien constituerait un avantage indéniable
(Ah... Et je fais quoi alors, je retourne à la
fac apprendre les langues qui me manquent ?)
Vous êtes dynamique, pro-actif, vous avez l'esprit d'équipe et vous êtes résistant au stress
(Ouais, enfin
j'essaye)
Vous avez un très fort esprit d'équipe ainsi qu'une grande envie de vous réaliser dans votre travail
(Ok, mais je ne me définis pas QUE en fonction de l'Entreprise...le boulot c'est avant tout pour manger et payer les factures)
Vous êtes flexible et près à vous déplacer
(Mouais, non pas
vraiment envie ça, enfin ça dépend, faut voir) "
Bien sûr, la boîte ne manquera pas de vous vanter ses mérites, son super environnement de travail avec des conditions salariales pas dégueu, ce qui est, il faut le reconnaître, une des rares
avantages que je trouve ici au Luxembourg, quand je travaille évidemment...
3) Un jour le téléphone sonne.
Moi : "Allô?"
Le DRH: "Oui bonjour, Mademoiselle XXXXX, ici M. Super DRH du cabinet trucmuche."
Moi : "Bonjour Môôôssieur le DRH"
Le DRH: "Nous avons examiné votre profil concernant le poste de secrétaire auquel vous avez postulé. Nous vous remercions de la
confiance que vous avez placée en notre société. Serait-il possible de fixer un entretien afin de
déterminer si nos objectifs communs pourraient être compatibles?"
Moi : "Oui bien sûr, quand cela vous arrangerait-il?"
Le DRH: "Mardi prochain à 10h dans nos locaux si c'est possible pour vous ?"
Et moi qui pense: "Bin oui, c'est possible, je travaille pas j'ai le temps..."
Moi : "Très bien, Môôôssieur, merci d'avoir retenu ma candidature, bonne journée et à mardi, au-re-voir"
Le DRH: "Très bien Mademoiselle, je vous envoie tout de suite un email de confirmation avec tous les détails nécessaires. Aurevoir
Mademoiselle."
Moi "Aurevoir Môôssieur"
Le mardi arrive.
Me voilà sur mon 31. Parfumée, bien sapée pour aller singer la parfaite petite employée modèle dans la grande Entreprise.
Il faut bien être conscient d'une chose à ce stade: passer un entretien d'embauche c'est comme passer son permis de conduire: il faut imiter une série de comportements types qui rassureront
l'interlocuteur et l'amèneront à penser que vous êtes LA PERLE parmi l'armada de prétendants au trône de salarié.
Votre DRH préféré vous reçoit et vous pose des questions aussi bêtes que:
"Où vous voyez vous dans 10 ans?"
Moi, je pense: Je me vois dans une maison dans le sud de la France à la campagne et au soleil,
traducteur indépendant débordé de travail mais qui arrive à joindre les deux bouts.
Mais ce que je dis c'est : Je me vois comme un élément parfaitement intégré à une entreprise, qui connaît bien son travail mais
apprend néanmoins beaucoup chaque jour, dans une équipe jeune, dynamique et motivée et blablablabla...."environnement
stimulant....blabla..."performance"....blablabla..."participation à la bonne marche de l'entreprise"....blablabla.
En bref, je montre que j'ai bien appris ma leçon...
Ensuite vient la sempiternelle :
"Citez-moi trois de vos qualités et défauts"
Evidemment, le truc c'est de citer des défauts que l'on peut, grâce à une subtile pirouette argumentative, tourner à son avantage. C'est à
ce moment que j'avoue, avec des yeux de Cocker :
"Je suis perfectionniste"; "Je suis entêtée"; "Je suis téméraire".
Autant d'adjectifs qui donneront de quoi réfléchir au recruteur à posteriori.
La suite de l'entretien passe aujourd'hui irrémédiablement par un morceau de conversation en anglais, avec la plupart du temps, un
interlocuteur qui maîtrise aussi bien la langue de Shakespeare que le Pape a une vie sexuelle...
Dans ce genre de situation, j'ai souvent du mal à ne pas rire. Car comment peut-on oser avoir autant
d'exigences envers un candidat à l'embauche quand on ne les remplit pas soi-même et qu'on culpabilise, consiemment ou pas les gens de ne pas "coller
exactement au profil".
C'est exactement là qu'intervient toute l'ironie du recrutement des entreprises aujourd'hui.
Voilà.
Après cette phase lumineuse de stimulation intellectuelle, je rentre chez moi, retrouver mon chat, faire ma petite vie hors de ce monde-là qui m'intéresse
vraiment de moins en moins...
Mais aujourd'hui, l'adage est le suivant "Qui ne consomme pas, n'est pas"
Et soudain, c'est avec effroi que je me dis au fond de moi:
"Merde, j'aurais fait 5 ans d'études pour ça?"